Olivier Pé :: Entretien

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Olivier Pé

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1)Les représentations de ton projet Entrelaction Matériophonie sont accompagnées de projections vidéo, comment l'expliques-tu? Le conçois-tu comme une symbiose à part entière ou juste un agrément visuel? Y a-t-il de véritables interactions entre le sonore et le visuel dans ce cas?

Il y a des interactions parce qu'on veut et qu'on cherche des interactions. Nous sommes partis sur le principe d'abord musical de travailler sur la matérialité sonore et à partir de là sur l 'espace sonore, donc ça nous mène à ne plus tellement penser la musique en termes musicaux mais par rapport à un espace donné et par rapport à une matérialité sonore. Par exemple lors d'un concert je me suis levé de ma chaise où je jouais de la guitare et je suis allé jouer des percussions sur une porte qui se trouve de l'autre côté de la salle.
Enfin, c'est un exemple, maintenant ce qui me semblait intéressant c'est de ne pas en rester là, donc pas seulement travailler sur l'idée d'espace sonore mais aussi d'espace visuel, le fait que j'aie eu l'occasion de pratiquer la vidéo me donnait déjà des idées mais je n'avais pas envie de participer en tant que vidéaste à ce projet. J'ai donc fait appel à mon ami
Frédéric Darras, dont le travail me plaît énormément, pour vivre cette expérience une première fois sans trop savoir ce que ça allait donner, ça ne nous intéressait pas qu'il vienne avec un film "tout réalisé".

Il y a donc une part d'improvisation dans ses interventions
vidéo?

Oui, Frédéric intervient en fonction de la musique, puisque la musique est "comprovisée".
C'est-à-dire qu'il y a une structure qui est pensée, et autour de ça tout un travail d'improvisation. Il n'y a pas de timing déterminé, donc il ne peut pas il y en avoir non plus au niveau de la vidéo.

Agit-il avec des bandes prémixées, filme-t-il en direct?

Parfois il filme en direct. Disons qu'il y a des résultats et des pistes qui s'ouvrent : il filme, vient avec des images qu'il a travaillées avant, il connaît l'état d'esprit musical, et ne travaille pas qu'avec les images; il joue beaucoup avec la lumière, puisque le projecteur est une source de lumière.

Et il projette sur vous, sur vos visages, vos corps…

Oui, il projette dans un espace de façon à ce que nous soyions installés à l'intérieur de l'image. Il fait aussi un travail d' "ingénieur lumineux". Il suffit qu'il mette sa main devant le projecteur pour faire un noir, il obtient de façon aisée différentes couleurs, clignotements et autre effets visuels, donc en fait il est vraiment amené à participer de façon active.

Il s'agit tout autant d'images abstraites que figuratives.

Oui, je ne pense pas qu'il essaie de raconter quoi que ce soit, il s'agit de textures, d'images évocatrices. Par exemple il a travaillé avec des radiographies avec lesquelles il a créé tout un jeu, également sur le thème du paysage…

Une grande partie est dans le ressenti que vous avez ensemble, le rapport entre vous durant la représentation.

Frédéric est dans une position plus difficile que la nôtre parce que nous ne voyons pas les images, et je crois qu'il ne faut pas que nous les voyions dans la mesure où si nous étions amenés à voir les images directement, nous serions poussés à les interpréter musicalement. Notre rapport avec la projection se situe uniquement au niveau de la lumière : quand il fait un noir, nous le sentons, s'il fait une ambiance totalement rouge, on la sent aussi.

Son écoute est très importante.

Oui, pour moi, il fait un travail de "musicien visuel" à part entière et en tant qu'improvisateur.
Le fait d'accompagner la musique avec des images nous amène nous aussi à être en quelque sorte des "sculpteurs ou des peintres sonores".

Par l'intermédiaire de Frédéric, l'interaction son / image est clairement présente.

En tout cas ce qui est important, c'est que lui n'illustre pas la musique et nous n'illustrons pas les images; il y a vraiment une volonté et une recherche d'interaction, qu'elle soit réussie ou non.

Une prise de risques?

Oui, dans la mesure où nous en sommes à un stade expérimental. On essaie, on essaie tout le temps, on garde ce qui nous semble être le plus intéressant au fur et à mesure. C'est un projet évolutif.

Dans les différentes disciplines que tu exploites, il y a de grandes différences de démarche. On sent dans tes peintures une certaine influence de la Renaissance, de Brueghel particulièrement, alors que dans ton travail filmique, tes installations et les performances musicales auxquelles tu participes, il y a une consonance très contemporaine, difficilement rattachable à des référents comme la Renaissance.
Ce décalage est-il un choix à part entière ou agis-tu seulement selon tes envies en suivant tes pulsions créatrices? Quel est le fil conducteur?

Il doit il y avoir un fil conducteur mais je ne le cerne pas vraiment. Ca répond plus à ce que tu appelles des pulsions (je ne sais pas si c'est comme ça qu'il faut les appeler), des tendances ou alors tout simplement une volonté de varier les possibilités de langage, les diverses approches possibles.

C'est un besoin?

Oui, ça répond à un besoin. Ceci dit, j'ai un goût pour la peinture qui est presque viscéral, je ne sais expliquer pourquoi.
Je peins depuis maintenant plus de quinze ans, je suis à l'aise avec le médium de la peinture parce que j'ai appris à le connaître et à le contrôler.
Tu disais qu'au niveau de la peinture, il y a des référents qui sont plus historiques et plus traditionnels. Je pense que la peinture est un médium traditionnel. Quand je commence à faire de la peinture, je le fais de façon totalement vierge et innocente; c'est le plaisir de recopier une image ou de mélanger des couleurs. C'est très enfantin, mais progressivement, il y a une connaissance qui s'installe et surtout un intérêt et une curiosité pour ce que fut la peinture et ce qu'est la peinture aujourd'hui, hormis la mienne. Je me rends compte que j'ai pris goût pour une pratique qui en fait me précède de douze mille ans, ce qui n'est pas le cas de la vidéo. Forcément quand on peint, on ne se pose pas les mêmes questions que quand on fait de la vidéo. En tout cas arrivé à un certain stade, de mes débuts à aujourd'hui, j'ai plongé dans l'histoire de l'art, dans la théorie de l'art, parce que ça m'intéresse, simplement, et ça a soulevé beaucoup de questions, à un tel point que parfois même ça m'empêche de peindre, c'est carrément des barrières.

On sent, malgré l'apport enfantin que tu évoques, une intellectualisation assez grande dans tes œuvres, particulièrement dans tes performances et tes vidéos.

C'est vrai que le travail d'installation, de performance ou de vidéo demande une base conceptuelle plus importante. Ceci dit je pense qu'on peut faire de la peinture avec des bases conceptuelles très fortes également.

C'est ce qui est frappant dans ton travail : on a l'impression que tu abordes les choses différemment selon la discipline que tu pratiques, qu'il y a un apport beaucoup plus conceptuel dans les démarches non picturales.

Oui, par exemple au niveau de la peinture, tu faisais référence à la Renaissance, j'accepte tout à fait ce rapprochement. Cependant mon intérêt n'est ni de faire une nouvelle Renaissance, ni de copier la Renaissance, mais il y a à cette période, parmi toutes les milliers de questions et de réponses qui y ont été fournies, une question qui m'a paru très forte. Elle tourne autour de la représentation; il y a un changement complet dans la conception qu'on a de la représentation, dans la création de la perspective par exemple. C'est aussi pratique qu'idéologique à cette époque.

Tu t'inscris en quelque sorte dans l'héritage de la tradition illusionniste?

Je suis intéressé par la question de la représentation aujourd'hui, et lorsque je me suis interrogé sur la question de la représentation, je me suis beaucoup informé pour savoir ce qu'on avait dit là-dessus, au vingtième siècle, et je me suis rendu compte que les racines du problème que moi et plein d'autres gens pouvons vivre, au niveau de la représentation, se situent à cette époque-là.
De façon simplifiée il s'agit de ce genre d'interrogations :
"Comment est-ce que je me vois, comment je vois l'autre et comment je vois le monde, aujourd'hui ?" puisque quand je regarde la peinture de
Brueghel, je constate qu'il ne voyait pas le monde ni même l'individu de la même manière que moi. Donc en ce qui me concerne je vis des troubles très importants au niveau de la représentation, c'est à la fois l 'imaginaire mais c'est aussi, je crois, le monde des idées.

On distingue une dimension également expressionniste dans ton travail, en tout cas "déformante".

Je pense que l'expressionnisme pose aussi cette question. Je veux dire que si je représente une jambe au trait ou alors en jetant de la peinture sur un tableau et puis en l'appelant jambe, je reste dans la représentation de la jambe, mais c'est un autre rapport à la représentation.
Je pose ici cette question du point de vue philosophique mais si je transpose cette question dans la peinture, elle devient pour moi encore plus complexe. Mettons que je commence à peindre, voilà j'ai envie de peindre le corps humain, et bien automatiquement la question me vient :
"Mais comment vais-je le peindre?" Alors je vais me dire
"Mais quel corps humain? C'est quoi le corps humain?" et me voilà embarqué dans tout ce bordel-là. Si j'étais par exemple un peintre expressionniste abstrait, je ne me poserais pas ces questions là...

En tout cas elles ne transparaîtraient pas dans ta peinture.

Non, d'où le fait d'avoir réalisé une série de tableaux qui traitent de ma propre problématique à l'égard de la représentation, et ça ne traite pas que de ça puisque à chaque fois, au delà de ça, il y avait la question : "Qu'est-ce que j'ai envie de dire?", et la question liée à la représentation : "Comment le dire?". Je prenais l'exemple de peindre une jambe humaine, mais en ce qui me concerne peindre une jambe humaine ne m'intéresse pas. Mais ce qui m'a beaucoup intéressé c'était, par exemple, de peindre le désir. J'ai fait un tableau qui s'appelle Opera erectus qui traite du désir et qui est une manière d'aborder la représentation du désir.

     
   
  Opera erectus  

Et c'était conscient dès le départ? Tu t'es dit : "Je vais représenter mon désir "?

Non, comme la plupart de mes tableaux, celui-ci est né d'une image que j'avais en tête. Ici il s'agit de la verticalité systématique, et comme à cette époque je voulais tout situer dans le cadre de la perspective, il y a une ligne d'horizon dans tous les tableaux. C'est ça le référent, quelque part à la Renaissance, puisque je reviens et je pose dans mon discours le fait de la perspective. Si ce n'est que mes perspectives ne sont pas du tout scientifiques; ce sont des perspectives intuitives.
Je les trace à l'œil, mais la ligne d'horizon n'est pas sensible : elle est "intellective", c'est une idée. C'est une ligne d'horizon mais en tant que concept philosophique; j'utilise la Renaissance à des fins discursives.

Quand tu peins un modelé, ça t'intéresse de représenter la rondeur d' une cuisse, par exemple?

En fait, ça ne m'intéresse pas de peindre une cuisse, ça m'intéresse de la toucher ou de la regarder en tant que spectateur mais pas en tant que peintre.

Tu l'utilises pour l'idée qu'elle pourrait représenter, de façon symbolique.

Oui, mais en tant que cuisse elle ne m'intéresse absolument pas.
À la fin du catalogue ici, je peins des fleurs.
Mais il faudrait les interpréter comme les chinois, lorsqu'ils parlent d'un roseau; ce n'est plus un roseau, c'est l'univers qui tourne autour du roseau. Les fleurs m'intéressent dans ce sens là.
Il y a aussi le fait de jouer avec le phénomène de l'art décoratif.

     
   
  Etude anarmonique  

Le premier tableau de cette série s'appelle symphonie névralgique, de 1998. Si je comprends bien, dans ta recherche de fil conducteur, tu voudrais signifier quelque chose de sonore, tes titres énoncent clairement cette volonté.

C'est d'abord personnel. Etant donné que je suis musicien depuis autant de temps que je suis peintre, j'ai vécu des sentiments et des sensations propres à la musique.

     
   
  Symphonie névralgique  

Comment as-tu commencé la musique?

En jouant de la guitare dans un orchestre de bal, je faisais des reprises des Rolling stones et d'autres trucs comme ça.

Depuis combien de temps joues-tu de la trompette?

Ca va faire trois ans que j'en joue selon mes envies.

Y a-t-il une utilisation de l'informatique dans ta musique?

Il y a de l'électronique (synthétiseur…) mais pas d'informatique. Je ne suis pas contre mais ça ne m'attire pas.

Tu as l'occasion de travailler avec des gens qui traitent et manipulent les sons avec talent.

Oui, ils sont dans leur élément et c'est très bien comme ça.

Pour revenir à la question de la recherche de cohérence, penses-tu qu'il soit le lot de chaque artiste multidisciplinaire de toujours se questionner, tenter de savoir s'il y a des interactions entre les disciplines pratiquées, une cohérence au sein d'une démarche multiple?

En tout cas, c'est mon cas, je me pose constamment la question. Je doute constamment de cette cohérence et en même temps je n'en doute pas tout à fait, parce que je pense qu'elle surgira après. Je suis beaucoup plus calme ces derniers temps par rapport à ça parce que j'ai trouvé cette réponse. Je me suis dit "fais et puis ça se dégagera". Je pense qu'il est important de répondre à chaque fois à quelque chose de nécessaire, en tant qu'artiste ou quelle que soit la pratique qu'on ait.

Même si la cohérence n'arrive pas, ce sont des choses dont tu as besoin pour t'épanouir. C'est donc vis à vis du monde autour de toi que se posent ces questions?

Oui, ceci dit à peu près tous les jours, l'idée de quitter la ville me traverse, d'aller m'installer dans un lieu plus "abandonné", disons à la campagne, et de ne plus travailler que la peinture. C'est une idée qui est constamment présente.

Ca t'apporte tellement de confusion?

C'est bourré de confusion. Si je suis sur une série de tableaux, il suffit qu'il y ait des concerts prévus à ce moment et je perds complètement le sens du travail en cours.

Mais tu as déjà la chance de savoir que la peinture est ton activité première.

Oui, ce n'est pas un choix de principe, je sens que c'est vécu.
Pour faire de la peinture, il faut une conviction que je pourrais difficilement nommer, une sorte de profession de foi. Par exemple, je ne saurais pas arrêter, c'est un drame quand j'y suis contraint. Cette pratique scande mon existence depuis plus de dix ans; je ne peux pas me contenter de peindre juste le dimanche, il m'arrive de me mettre à peindre à trois heures du matin. Même s'il y a des gens chez moi, je dois y aller.
Je parle d'un sentiment qui est personnel mais tous les peintres ne vivent pas ça de cette manière, et je ne pense même pas qu'il soit important de se dire peintre ou d'être peintre mais de le faire, d'écouter son envie et son besoin de le faire, par-delà l'art. Enfin ça finit toujours dans l'art, dans l'art et dans le dollar
(rires).

D'après Jean-Yves Bosseur, la musique a bien souvent été perçue comme un modèle d'émancipation, pouvant se faire plus éloigné que les autres arts des contingences narratives qui pèsent encore en grande partie sur la peinture…

J'aimerais réagir à ce stade de la question : je ne pense pas que ça pèse encore sur la peinture.

Je parle ici de la conception du public et non de ce que les artistes développent. Ne fût-ce que dans le cas de la peinture abstraite, il est encore fort difficile de s'assumer en tant que peintre abstrait.

Oui, ça reste difficile, mais pour des raisons qui ne sont pas si difficiles à comprendre dans la mesure où la peinture abstraite est quelque chose qui relève de l'ego.

Forcément?

Non, pas forcément mais d'une manière générale je pense que oui. Je dis ça alors que j'ai trois tableaux qui sont prêts dans mon atelier, et je sais que ce seront des tableaux abstraits.
J'ai fait des tableaux figuratifs, j'ai fait aussi des tableaux abstraits et à chaque fois c'est un autre corps. Si je me lance vers une pratique plus abstraite, une autre sensibilité, la question de la musicalité reste évidemment. Ca doit "sonner" et j'en suis d'ailleurs de plus en plus convaincu. Je l'étais déjà et je le suis maintenant d'une manière radicale; ça doit absolument sonner. C'est même beaucoup plus important que l'idée, c'est pour ça qu'en ce moment, je suis sans idée : je l'ai pourtant rarement été.
Je repense à cette phrase : "Un sage est sans idée". Je ne me prends pas du tout pour un sage mais je trouve que la formulation est assez audacieuse.
Quand tu poses la question du regard du public, je pense qu'on est obligé d'aborder la question du conditionnement, parce qu'entre ceux qui pratiquent un art quel qu'il soit et ceux qui se contentent simplement de le croiser et de le rencontrer, il ne peut pas y avoir le même rapport. Il y en a un qui le voit de l'intérieur, et l'autre de l'extérieur.

Il y a un fossé de plus en plus difficile à vivre, puisqu'on cultive l'inculture.

Il y a des gens qui luttent pour que ce ne soit pas toujours comme ça, mais c'est vrai que d'une manière générale, ce phénomène est flagrant.
Mais j'ai envie d'y confronter le résultat de ce que je considère comme des recherches personnelles.

Tu t'intéresses aux réactions des gens, d'un point de vue sociologique ou autre?

Je m'y intéresse oui, mais en général, je n'en tiens absolument pas compte. souvent les réactions sont dépourvues de tout sens critique, c'est des jugements tout faits; ceci dit, ça reste quand même intéressant. Ca peut être intéressant d'un point de vue, comme tu dis, sociologique.

Tu as beaucoup de distance et ça t'aide.

Oui, c'est indispensable, et surtout ne rien attendre du regard de l'autre. Enfin ce serait l'idéal, on attend toujours quelque chose, je ne sais pas quoi.
Soit peut être une reconnaissance, soit une critique intéressante mais je n'attends jamais que quelqu'un vienne me dire comment je dois faire mon tableau, et ça arrive tout le temps. On me dit "tu as fait ça un peu trop comme ça…"

Et souvent les gens te reprochent certains de tes choix.

Oui, c'est stupide. Autant dire que l'on n'aime pas sans être obligé de se justifier. Au niveau du jugement et du regard, ce n'est pas toujours très intéressant, mais parfois si, indirectement ça influence quand même la recherche. Je n'arrive pas à peindre que pour moi.
Je discutais hier avec un ami peintre et il se demandait si dans la méditation, on n'atteint pas plus directement ce que l'on cherche avec la peinture, et ma réponse était que ce qu'on atteint avec la méditation n'est pas ce qu'on atteint avec la peinture.
Dans le cas de la méditation il n'y a pas de dire, pas de parole, tandis que l'œuvre (peinte, écrite ou musicale) est une parole. Je la considère toujours comme un langage, donc c'est une matière qui parvient à un moment donné à se faire parole, et la parole doit s'inscrire dans le champ relationnel, absolument.
Le problème est que la société n'a en général rien à faire de ces paroles, tous les préjugés et les jugements systématiques en sont issus. Et la parole artistique est quelque chose qui est dynamique, à côté de tout ce statisme qui est propre au phénomène d'une société, en tout cas de la nôtre.

Il y a beaucoup de courage dans le fait de confronter sa démarche à l'extérieur, à la mentalité ambiante, c'est dans l'air du temps : on a tendance à considérer l'art comme un produit commercial. Il faut trouver le point d'équilibre entre la recherche de cohérence et la confrontation à cet environnement.

Oui, je préfère le terme d'harmonie. C'est à la fois un terme musical et en même temps ça signifie un bien-être et je ne dis pas que le bien être soit le sens de la vie. Je ne sais pas quel sens elle peut avoir. Ceci dit, moi je penche pour ce que j'aime bien appeler l 'extase. A chaque fois que j'ai des moments de jouissance, j'ai l'impression que ma vie vient de trouver sa raison d'être. C'est personnel, tout le monde ne doit pas avoir la même vision des choses.

Beaucoup trouvent leur jouissance dans des domaines sensiblement différents de ceux qui te concernent.

Oui. Pour moi la question du sens et tout ce qui tourne autour de l'existentialisme et même de l'idéalisme sont des questions auxquelles il faut répondre seul, en tant qu'individu.
Evidemment, si tu te lances dans une carrière politique, tu es amené à répondre à la place de tout le monde. C'est ingrat, moi ça ne m'intéresse pas du tout.
Mais par exemple avec la création de
l'An vert, on le savait dès le départ, c'est un projet qui s'inscrit dans le champ politique.

À quel niveau, celui de la revendication d'une culture
alternative?

En ce qui me concerne, j'essaie de ne pas être dans la revendication, c'est plutôt une affirmation : "Ca doit être, et ça sera." Pourquoi? Parce qu'on le fait.
Donc il n'y a pas besoin de drapeaux. Il pourrait mais c'est une autre méthode. Mais moi, je ne pratique pas la revendication.
J'ai fait le choix de mener une vie d'artiste, je veux dire avec un petit a. Je ne pense pas qu'il faille se balader avec un costume d'artiste ni même avec une pancarte indiquant que l'on est un artiste, sûrement pas, mais évidemment, je n'ai pas de patron. Je n'ai donc pas besoin de créer de syndicat, et je dirais même, comme beaucoup l'on dit (
Dantes, Guy Debors,...), le disent et le diront encore, que je serais partisan de faire un parti à moi seul. Ca n'amène pas à croire qu'on est seul au monde et qu'on fait ce qu'on veut. Je ne renonce pas au fait de vivre dans une communauté et je crois au fait qu'il y a des droits et des devoirs entre les individus.

Sans être convaincu par les propositions qui s'adressent aux masses.

Absolument, et si une question se pose, c'est à moi qu'elle se pose. Il faut vivre les choses, les idées. Je ne pense pas qu'il faille scinder le monde des idées et celui de la sensibilité mais plutôt de donner une forme à la sensibilité et vivre les idées. "Je peux penser ce que je dis mais je peux aussi vivre ce que je pense". L'idéal serait que ça se passe de cette manière là.

Propos recueillis par entretien oral et retranscrit par écrit en mars 2004.