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1)Les représentations de ton projet Entrelaction Matériophonie sont accompagnées de projections vidéo, comment l'expliques-tu? Le conçois-tu comme une symbiose à part entière ou juste un agrément visuel? Y a-t-il de véritables interactions entre le sonore et le visuel dans ce cas? Il y a des interactions parce qu'on veut et qu'on cherche des interactions. Nous sommes partis sur le principe d'abord musical de travailler sur la matérialité sonore et à partir de là sur l 'espace sonore, donc ça nous mène à ne plus tellement penser la musique en termes musicaux mais par rapport à un espace donné et par rapport à une matérialité sonore. Par exemple lors d'un concert je me suis levé de ma chaise où je jouais de la guitare et je suis allé jouer des percussions sur une porte qui se trouve de l'autre côté de la salle. Il y a donc une part d'improvisation dans ses interventions Oui, Frédéric intervient en fonction de la musique, puisque la musique est "comprovisée". Agit-il avec des bandes prémixées, filme-t-il en direct? Parfois il filme en direct. Disons qu'il y a des résultats et des pistes qui s'ouvrent : il filme, vient avec des images qu'il a travaillées avant, il connaît l'état d'esprit musical, et ne travaille pas qu'avec les images; il joue beaucoup avec la lumière, puisque le projecteur est une source de lumière. Et il projette sur vous, sur vos visages, vos corps… Oui, il projette dans un espace de façon à ce que nous soyions installés à l'intérieur de l'image. Il fait aussi un travail d' "ingénieur lumineux". Il suffit qu'il mette sa main devant le projecteur pour faire un noir, il obtient de façon aisée différentes couleurs, clignotements et autre effets visuels, donc en fait il est vraiment amené à participer de façon active. Il s'agit tout autant d'images abstraites que figuratives. Oui, je ne pense pas qu'il essaie de raconter quoi que ce soit, il s'agit de textures, d'images évocatrices. Par exemple il a travaillé avec des radiographies avec lesquelles il a créé tout un jeu, également sur le thème du paysage… Une grande partie est dans le ressenti que vous avez ensemble, le rapport entre vous durant la représentation. Frédéric est dans une position plus difficile que la nôtre parce que nous ne voyons pas les images, et je crois qu'il ne faut pas que nous les voyions dans la mesure où si nous étions amenés à voir les images directement, nous serions poussés à les interpréter musicalement. Notre rapport avec la projection se situe uniquement au niveau de la lumière : quand il fait un noir, nous le sentons, s'il fait une ambiance totalement rouge, on la sent aussi. Son écoute est très importante. Oui, pour moi, il fait un travail de "musicien visuel" à part entière et en tant qu'improvisateur. Par l'intermédiaire de Frédéric, l'interaction son / image est clairement présente. En tout cas ce qui est important, c'est que lui n'illustre pas la musique et nous n'illustrons pas les images; il y a vraiment une volonté et une recherche d'interaction, qu'elle soit réussie ou non. Une prise de risques? Oui, dans la mesure où nous en sommes à un stade expérimental. On essaie, on essaie tout le temps, on garde ce qui nous semble être le plus intéressant au fur et à mesure. C'est un projet évolutif. Il doit il y avoir un fil conducteur mais je ne le cerne pas vraiment. Ca répond plus à ce que tu appelles des pulsions (je ne sais pas si c'est comme ça qu'il faut les appeler), des tendances ou alors tout simplement une volonté de varier les possibilités de langage, les diverses approches possibles. C'est un besoin? Oui, ça répond à un besoin. Ceci dit, j'ai un goût pour la peinture qui est presque viscéral, je ne sais expliquer pourquoi. On sent, malgré l'apport enfantin que tu évoques, une intellectualisation assez grande dans tes œuvres, particulièrement dans tes performances et tes vidéos. C'est vrai que le travail d'installation, de performance ou de vidéo demande une base conceptuelle plus importante. Ceci dit je pense qu'on peut faire de la peinture avec des bases conceptuelles très fortes également. C'est ce qui est frappant dans ton travail : on a l'impression que tu abordes les choses différemment selon la discipline que tu pratiques, qu'il y a un apport beaucoup plus conceptuel dans les démarches non picturales. Oui, par exemple au niveau de la peinture, tu faisais référence à la Renaissance, j'accepte tout à fait ce rapprochement. Cependant mon intérêt n'est ni de faire une nouvelle Renaissance, ni de copier la Renaissance, mais il y a à cette période, parmi toutes les milliers de questions et de réponses qui y ont été fournies, une question qui m'a paru très forte. Elle tourne autour de la représentation; il y a un changement complet dans la conception qu'on a de la représentation, dans la création de la perspective par exemple. C'est aussi pratique qu'idéologique à cette époque. Tu t'inscris en quelque sorte dans l'héritage de la tradition illusionniste? Je suis intéressé par la question de la représentation aujourd'hui, et lorsque je me suis interrogé sur la question de la représentation, je me suis beaucoup informé pour savoir ce qu'on avait dit là-dessus, au vingtième siècle, et je me suis rendu compte que les racines du problème que moi et plein d'autres gens pouvons vivre, au niveau de la représentation, se situent à cette époque-là. On distingue une dimension également expressionniste dans ton travail, en tout cas "déformante". Je pense que l'expressionnisme pose aussi cette question. Je veux dire que si je représente une jambe au trait ou alors en jetant de la peinture sur un tableau et puis en l'appelant jambe, je reste dans la représentation de la jambe, mais c'est un autre rapport à la représentation. En tout cas elles ne transparaîtraient pas dans ta peinture. Non, d'où le fait d'avoir réalisé une série de tableaux qui traitent de ma propre problématique à l'égard de la représentation, et ça ne traite pas que de ça puisque à chaque fois, au delà de ça, il y avait la question : "Qu'est-ce que j'ai envie de dire?", et la question liée à la représentation : "Comment le dire?". Je prenais l'exemple de peindre une jambe humaine, mais en ce qui me concerne peindre une jambe humaine ne m'intéresse pas. Mais ce qui m'a beaucoup intéressé c'était, par exemple, de peindre le désir. J'ai fait un tableau qui s'appelle Opera erectus qui traite du désir et qui est une manière d'aborder la représentation du désir.
Et c'était conscient dès le départ? Tu t'es dit : "Je vais représenter mon désir "? Non, comme la plupart de mes tableaux, celui-ci est né d'une image que j'avais en tête. Ici il s'agit de la verticalité systématique, et comme à cette époque je voulais tout situer dans le cadre de la perspective, il y a une ligne d'horizon dans tous les tableaux. C'est ça le référent, quelque part à la Renaissance, puisque je reviens et je pose dans mon discours le fait de la perspective. Si ce n'est que mes perspectives ne sont pas du tout scientifiques; ce sont des perspectives intuitives. Quand tu peins un modelé, ça t'intéresse de représenter la rondeur d' une cuisse, par exemple? En fait, ça ne m'intéresse pas de peindre une cuisse, ça m'intéresse de la toucher ou de la regarder en tant que spectateur mais pas en tant que peintre. Tu l'utilises pour l'idée qu'elle pourrait représenter, de façon symbolique. Oui, mais en tant que cuisse elle ne m'intéresse absolument pas.
Le premier tableau de cette série s'appelle symphonie névralgique, de 1998. Si je comprends bien, dans ta recherche de fil conducteur, tu voudrais signifier quelque chose de sonore, tes titres énoncent clairement cette volonté. C'est d'abord personnel. Etant donné que je suis musicien depuis autant de temps que je suis peintre, j'ai vécu des sentiments et des sensations propres à la musique.
Comment as-tu commencé la musique? En jouant de la guitare dans un orchestre de bal, je faisais des reprises des Rolling stones et d'autres trucs comme ça. Depuis combien de temps joues-tu de la trompette? Ca va faire trois ans que j'en joue selon mes envies. Y a-t-il une utilisation de l'informatique dans ta musique? Il y a de l'électronique (synthétiseur…) mais pas d'informatique. Je ne suis pas contre mais ça ne m'attire pas. Tu as l'occasion de travailler avec des gens qui traitent et manipulent les sons avec talent. Oui, ils sont dans leur élément et c'est très bien comme ça. Pour revenir à la question de la recherche de cohérence, penses-tu qu'il soit le lot de chaque artiste multidisciplinaire de toujours se questionner, tenter de savoir s'il y a des interactions entre les disciplines pratiquées, une cohérence au sein d'une démarche multiple? En tout cas, c'est mon cas, je me pose constamment la question. Je doute constamment de cette cohérence et en même temps je n'en doute pas tout à fait, parce que je pense qu'elle surgira après. Je suis beaucoup plus calme ces derniers temps par rapport à ça parce que j'ai trouvé cette réponse. Je me suis dit "fais et puis ça se dégagera". Je pense qu'il est important de répondre à chaque fois à quelque chose de nécessaire, en tant qu'artiste ou quelle que soit la pratique qu'on ait. Même si la cohérence n'arrive pas, ce sont des choses dont tu as besoin pour t'épanouir. C'est donc vis à vis du monde autour de toi que se posent ces questions? Oui, ceci dit à peu près tous les jours, l'idée de quitter la ville me traverse, d'aller m'installer dans un lieu plus "abandonné", disons à la campagne, et de ne plus travailler que la peinture. C'est une idée qui est constamment présente. Ca t'apporte tellement de confusion? C'est bourré de confusion. Si je suis sur une série de tableaux, il suffit qu'il y ait des concerts prévus à ce moment et je perds complètement le sens du travail en cours. Mais tu as déjà la chance de savoir que la peinture est ton activité première. Oui, ce n'est pas un choix de principe, je sens que c'est vécu. D'après Jean-Yves Bosseur, la musique a bien souvent été perçue comme un modèle d'émancipation, pouvant se faire plus éloigné que les autres arts des contingences narratives qui pèsent encore en grande partie sur la peinture… J'aimerais réagir à ce stade de la question : je ne pense pas que ça pèse encore sur la peinture. Oui, ça reste difficile, mais pour des raisons qui ne sont pas si difficiles à comprendre dans la mesure où la peinture abstraite est quelque chose qui relève de l'ego. Forcément? Non, pas forcément mais d'une manière générale je pense que oui. Je dis ça alors que j'ai trois tableaux qui sont prêts dans mon atelier, et je sais que ce seront des tableaux abstraits. Il y a un fossé de plus en plus difficile à vivre, puisqu'on cultive l'inculture. Il y a des gens qui luttent pour que ce ne soit pas toujours comme ça, mais c'est vrai que d'une manière générale, ce phénomène est flagrant. Tu t'intéresses aux réactions des gens, d'un point de vue sociologique ou autre? Tu as beaucoup de distance et ça t'aide. Oui, c'est indispensable, et surtout ne rien attendre du regard de l'autre. Enfin ce serait l'idéal, on attend toujours quelque chose, je ne sais pas quoi. Et souvent les gens te reprochent certains de tes choix. Oui, c'est stupide. Autant dire que l'on n'aime pas sans être obligé de se justifier. Au niveau du jugement et du regard, ce n'est pas toujours très intéressant, mais parfois si, indirectement ça influence quand même la recherche. Je n'arrive pas à peindre que pour moi. Il y a beaucoup de courage dans le fait de confronter sa démarche à l'extérieur, à la mentalité ambiante, c'est dans l'air du temps : on a tendance à considérer l'art comme un produit commercial. Il faut trouver le point d'équilibre entre la recherche de cohérence et la confrontation à cet environnement. Oui, je préfère le terme d'harmonie. C'est à la fois un terme musical et en même temps ça signifie un bien-être et je ne dis pas que le bien être soit le sens de la vie. Je ne sais pas quel sens elle peut avoir. Ceci dit, moi je penche pour ce que j'aime bien appeler l 'extase. A chaque fois que j'ai des moments de jouissance, j'ai l'impression que ma vie vient de trouver sa raison d'être. C'est personnel, tout le monde ne doit pas avoir la même vision des choses. Beaucoup trouvent leur jouissance dans des domaines sensiblement différents de ceux qui te concernent. Oui. Pour moi la question du sens et tout ce qui tourne autour de l'existentialisme et même de l'idéalisme sont des questions auxquelles il faut répondre seul, en tant qu'individu. À quel niveau, celui de la revendication d'une culture En ce qui me concerne, j'essaie de ne pas être dans la revendication, c'est plutôt une affirmation : "Ca doit être, et ça sera." Pourquoi? Parce qu'on le fait. Sans être convaincu par les propositions qui s'adressent aux masses. Absolument, et si une question se pose, c'est à moi qu'elle se pose. Il faut vivre les choses, les idées. Je ne pense pas qu'il faille scinder le monde des idées et celui de la sensibilité mais plutôt de donner une forme à la sensibilité et vivre les idées. "Je peux penser ce que je dis mais je peux aussi vivre ce que je pense". L'idéal serait que ça se passe de cette manière là. Propos recueillis par entretien oral et retranscrit par écrit en mars 2004.
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