Steve Roden / in be tween noise :: Entretien

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Olivier Pé

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Steve Roden / in be tween noise
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1) Dans tes recherches sonores, tu travailles beaucoup à partir de manipulations d'objets variés et souvent "non musicaux".
Est-ce pour toi une façon de retranscrire la matière sous forme de son?

Pour moi, c'est une façon de trouver du son et même de la musique dans des choses qui ne sont pas traditionnellement vues comme musicales ou dignes d'être écoutées. Pour trouver une sorte de simple émerveillement dans les petits sons d'un objet. Pour permettre à l'écoute d'être une chose active, (active comme opposée à passive) et pour trouver la présence de quelque chose d'autre derrière cette présence visuelle.

2) Est-ce qu'une discipline particulière te semble plus vitale qu'une autre dans ton existence. Peut-on placer tes morceaux, tes vidéos, tes peintures(…) sur un même pied d'égalité, en les considérant toutes comme partant de la même "nécessité intérieure". Les appréhendes-tu d'une façon similaire?

Tout tourne autour de la peinture, c'est la peinture qui est le soleil de ma création. Les autres travaux sont aussi importants pour moi et je travaille à beaucoup d'autres choses de manière conséquente - mais tout émane de mon approche de la peinture.

3) J'ai lu dans le feardrop n°7, dans l'article qui t'y est consacré : "De la même manière que j'utilise des objets qui ne sont pas considérés comme des instruments de musique, en peinture, j'utilise des systèmes et des méthodes que la plupart des gens n'associent pas à l'élaboration d'une image". Peux-tu approfondir cette déclaration?

Ce que je cherche dans tout est ce que Rilke considérait comme "les choses sans importance" dans ses Lettres à une jeune poète, elles sont les choses auxquelles la majorité des gens ne trouvent pas d'intérêt, ou ils ne veulent pas les trouver importantes ou se sentir dépassés au point de vue esthétique. Pour ma peinture, j'utilise beaucoup de choses comme des sortes de partitions pour déterminer les règles qui influencent ma méthode de travail. C'est un peu semblable à la façon dont John Cage utilisait le i-ching. Je trouve un texte que je veux utiliser pour générer une peinture, je peux faire ça de façon à ce que la source ait une relation profonde avec le travail qui en résulte et garder des possibilités d'improvisations qui peuvent se présenter. Je crée un système, une partition ou un ensemble de règles inspirées par les choses mêmes qui m'inspirent pour en faire une œuvre d'art. La plupart des gens veulent croire que la première lettre de chaque première phrase de chaque page du texte serait la chose idéale pour en construire une peinture abstraite, mais je suis intéressé par les possibilités de ce qui peut se passer quand ces choses servent à créer des règles. Comment ces règles influencent-elles les choix intuitifs qui la suivent? C'est pour élargir les possibilités de ce qu'un objet ou une œuvre peuvent représenter.

4) Est-ce par hasard si tes études ont porté au début sur les arts visuels et non sur la musique?

C'est juste un fait je crois, j'ai étudié l'art. J'ai toujours été intéressé par les deux. J'aime les gens comme Arnold Schoënberg qui ont travaillé avec les deux médiums. Ses peintures (et il était quasiment autodidacte dans ce domaine) sont incroyables. Même chose avec Strindberg, ses écrits sont incroyables - mais il se passe également des choses remarquables dans ses peintures et ses expérimentations photographiques. C'est formidable d'avoir énormément de connaissances dans une discipline et pas assez dans une autre, c'est comme vivre deux vies.

5) Tes premières influences en terme de composition instrumentale sont another green world de Brian Eno et une représentation de John Cage avec Merce Cunningham en 1982. Tu sembles très attaché au silence et attelé à l'élaboration d'une musique discrète, humble et sans artifice. Te considères-tu de cette manière dans l'ensemble de ton travail?

J'essaie d'apporter au monde des choses que les gens peuvent découvrir en relation avec eux-mêmes. C'est le contraire des œuvres écrasantes qui parlent uniquement de leur propre importance. Je tente de créer des œuvres qui peuvent être expérimentées, elles ne sont pas faites pour en débattre. J'essaie de créer des œuvres qui mettent le spectateur en condition d'écoute et d'observation. De cette façon, elles l'impliquent un peu dans le travail. Je tente d'enseigner aux gens que l'abstraction peut mener à s'étonner et à s'émerveiller. Je ne crois pas que mes œuvres peuvent être perçues à la première écoute ou au premier coup d'œil. Je veux qu'on les explore, qu'on les découvre. J'essaie, au contraire d'un contexte de séduction ou de théâtralité, de créer un contexte d'intimité. Ces choses qui font que je m'efface derrière mon travail, c'est ce que je recherche également dans la vie. Ce sont des réactions à un certain niveau aux choses dont je sens que le monde a besoin, qui sont opposées à ce dont il est déjà trop rempli.

6) Contrairement à tes débuts sous le pseudonyme
in be tween noise
pour la musique, visant à différencier ton travail sonore de ton travail visuel, tu considères désormais que ton travail forme un tout?

Oui, définitivement. C'est pourquoi j'ai laissé tomber le nom de in be tween noise et que chaque chose que je fais est désormais simplement sous mon propre nom. Je crois que c'était une erreur de voir les travaux de différentes disciplines de façon distincte. C'est en faisant qu'on apprend.

7) Malgré tes nombreuses collaborations, j'ai l'impression que ta démarche est foncièrement solitaire, de façon fondamentale. Es-tu de cet avis?

Je dois dire que j'aime réaliser des collaborations, mais j'ai des procédés et des intérêts qui me sont tout à fait propres. Beaucoup de collaborations sont intéressantes pour moi à différents niveaux mais pas vraiment réussies en tant qu'œuvres d'art, dans le sens où les seules choses que je peux vraiment reussir sont mes travaux en solo. Ma position en tant que peintre favorise une approche dont le point de départ est personnel et singulier. Mais je le répète, j'aime les collaborations pour ce qui se passe entre deux personnes qui tentent d'accorder leurs démarches ensemble - c'est une situation qui crée une certaine connaissance : la collision de deux personnes génère toujours quelque chose de nouveau pour chacune d'entre elles; mais à choisir, je préfère placer les collaborations au second plan en terme de produit fini.

8) Ton monde est vaste et se laisse découvrir doucement. Il s'agit d'un travail très intime. N'est-il pas difficile de faire la démarche de l'exposer et de le publier?

Si, mais il faut être réaliste à propos des types d'opportunités que l'on attend du type de travail que l'on veut faire. Beaucoup d'artistes prostituent leur travail pour le faire correspondre au monde de l'art, au monde du son ou encore au monde de la culture populaire. Vous devez prendre une décision vis-à-vis de quelle démarche vous voulez adopter pour réaliser ces choses. Vous devez également comprendre quelle opportunité vous aurez ou vous n'aurez pas en fonction de ce que vous faites. Bien sûr, j'aimerais toucher plus de monde, mais d'un autre côté je ne voudrais pas faire changer mon travail pour en faire autre chose, de plus confortablement installé dans les conventions que le monde du son ou de l'art attendent. Je fais ce que je veux et j'espère que quelqu'un s'y intéresse. J'ai été plus chanceux que d'autres artistes, je le sais, et j'ai des moments plus durs que certains autres également. C'est la nature de ce que je fais. Si vous voulez vraiment que le succès soit l'objectif de votre vie, vous pouvez y arriver même avec un travail de très mauvaise qualité (il suffit de feuilleter un magazine d'art ou de musique pour voir l'art le plus médiocre correspondant à un certain "style", alors qu'il y a beaucoup d'autres choses de qualité mais qui restent en dehors du "marché"). Il faut faire un choix. J'ai choisi un chemin lent, où se construit lentement le monde que je suis en train de créer. A un certain point le monde de l'art y sera plus attentif, mais je ne dépends pas de lui pour connaître un certain succès. Le succès arrive quand un artiste fait face à son travail avec une complète honnêteté ou qu'il sent qu'il est arrivé a quelque chose qui en vaut la peine - qu'il a apporté quelque chose au monde, de bon et de fertile, d'intense. Dans certains cas, vous devez croire en certaines choses, comme si un arbre tombait dans les bois, et que personne aux alentours n'était prêt à écouter et à croire que cela pouvait faire un son.

9) Quels enrichissements as-tu tirés de ta formation en peinture?

Une connaissance de l'histoire de l'art, être confronté à l'esprit critique des académies, au caractère compétitif du monde de l'art, à la générosité de certains artistes reconnus et à la mesquinerie de certains autres, aux travaux de beaucoup d'autres gens qui m'ont inspiré, à d'autres gens dont les travaux n'avaient aucun intérêt pour moi, mais également à la technique, de façon mineure, un peu du sens de ce qu'on attendrait de moi lorsque j'aurais fini et une grande conviction quant à savoir ce que je voulais faire et aussi d'être conscient du fait que j'allais rencontrer beaucoup de difficultés dans ma démarche de création.

10) Au niveau pictural, tu a été très inspiré par le peintre abstrait américain Arthur Dove, grâce auquel tu as commencé à voir l'abstraction différemment. En quoi est-ce que cet artiste te touchait? Te plaît-il toujours maintenant?

Oui, je suis toujours intéressé par son travail, bien que cet intérêt s'étende largement à d'autres découvertes - Rilke, John Cage, Richard Tuttle, Bruce Connor, Eno, Oskar Fischinger, Bertoia, R-M Schindler, Joseph Cornell, Alfred Jensen, Thomas Wilfred, Par Lagarkvist, Hermann Broch, Paul Klee. La liste croît sans arrêt. J'ai récement découvert le travail du réalisateur indien Guru Dutt par son film Pyassa du milieu des années 50, il vient juste d'ouvrir une autre immense porte pour moi au niveau de l'inspiration.
C'est plus qu'un intérêt en soi pour
Arthur Dove - c'est le fait que Dove ait été une porte par laquelle j'ai découvert un sentiment pour l'abstraction qui me touche toujours. Les gens qui m'inspirent restent un peu comme des ouvertures, des portes ouvertes - mon sens de la tranquillité m'est venu pour la plus grande partie de Robert Bresson avec Ozu, de Feldman et de Cage. Je garde en moi une place très intime pour le travail de ces gens, qui me donne de l'inspiration - je vois ce travail pour la première fois et d'une façon ou d'une autre il devient comme mien. Vous avez cette connexion lorsque vous sentez qu'il y a juste vous et l'œuvre dans un lieu et le reste du monde dans un autre. Je pense parfois que j'ai raté le travail de quelqu'un, ou trouvé en lui quelque chose qu'il n'aurait pas cherché à faire ressentir - Je dis toujours que je dois aimer le travail de quelqu'un uniquement pour de
"mauvaises raisons" - mais ça n'a pas d'importance si vous êtes touché très profondément.

11) Ton travail évolue à force d'ouverture d'esprit. Ne déplores et ne souffres-tu pas du manque d'ouverture du grand public et du formatage commercial de la culture?

Tout à fait, une part de moi est continuellement affectée par ce fait, d'un autre côté cela donne un objectif à votre vie. Quand les gens sortent d'une de mes installations sonores et remarquent le son produit par l'air conditionné ou qu'ils entendent la densité du trafic, vous réalisez qu'ils peuvent être plus ouverts d'esprit l'espace d'un instant et qu'ils garderont quelque chose de vous.

   
  Music for clouds  

C'est une longue période de découverte et, en effet, mon travail demande un effort un peu plus dur que ce à quoi les gens sont habitués - mais il y a là une sorte de beauté qui peut les séduire un peu, il faut travailler avec l'esthétique traditionnelle et les choses non familières et nouvelles. Nous sommes des professeurs. Le monde ne me doit rien. Je dois travailler pour le respect des gens et leur offrir quelque chose de digne de leur temps et de leur énergie. Vous devez juste espérer qu'ils ont la volonté d'appréhender votre travail avec ouverture. C'est parfois merveilleux, c'est parfois une grande peine. Le côté agréable est qu'il suffit qu'une seule personne ressente une connexion profonde avec votre travail pour vous faire ressentir que ça en vaut la peine et que ça fait bouger les gens et les ouvrent ne fût-ce qu'un à la fois.
De nouveau, je ne peux changer la situation mais m'y adapter pour y exister. Mon travail n'aura jamais l'audience de
Brittany Spears (N.B : tel quel dans le texte), et ne me donnera jamais le confort que le sien lui donne. J'espère juste qu'il y a des gens dans le monde qui sont à la recherche de quelque chose d'un peu différent et que certains trouveront ce qu'ils cherchent dans mes réalisations.
Bien sûr, je suis heureux qu'il y ait certaines de ces personnes qui aient trouvé leur voie dans certains aspects de ce que je fais.

12) Ton premier album, So delicate and strangely made affirme avec clarté, autant dans le titre que dans le contenu, un mode d'expression particulier. Te considères-tu comme un artiste anticonventionnel à part entière?

Je ne pense pas vraiment qu'il s'agisse de conventionnalisme. Je me vois comme une partie de la tradition et de l'histoire. Je ne suis pas très à l'aise avec les définitions que l'on tente de donner à mon travail comme "anti-conventionnel", "avant-garde", "nouveau"… J'essaie juste de faire quelque chose d'honnête; je crois que c'est très traditionnel - je suis intéressé par la peinture et la musique , les expériences visuelle et d'écoute - ce n'est pas très anti-conventionnel, c'est juste une tentative de prendre quelque chose de conventionnel et de le faire évoluer.

13) On trouve dans tout ton travail le même intérêt pour l'abstraction, mais tu énonces toujours de façon claire (à l'aide de liner notes) la nature des sources sonores exploitées que tu considères comme importantes dans ton rapport spirituel ou conceptuel avec elles. Considères-tu la matière peinte ou sculptée de la même manière?

Non, c'est un dilemme que j'ai moi-même créé, et ça a été parfois problématique.
Les gens prennent ces notes comme une orientation ou une explication du travail mais ce n'est pas toujours le cas. Je vois le travail artistique comme quelque chose qui doit être expérimenté par lui-même. Le texte est l'histoire de la pièce - l'histoire de sa réalisation. Mais j'aimerais

davantage avoir un spectateur qui expérimente mon travail de façon personnelle et intime avec l'oeuvre qu'un autre qui tentera de comprendre ce que le travail signifie seulement par les textes. Les textes servent juste à établir la connexion entre les œuvres et leurs sources d'inspiration - à donner un sens à leur histoire personnelle, mon propre procédé de travail - simplement ce qui a inspiré le travail et comment ça a été fait. Bien qu'ils puissent aussi embrouiller les choses par leur présence dans l'œuvre, c'est important pour moi de garder l'intégrité de mes idées et qu'il y ait une certaine connexion entre le procédé et la présentation du travail.
Je ne veux pas créer de mystère par l'absence d'informations - je voudrais que le mystère vienne de la beauté de l'expérience, le texte explique comment le travail a été réalisé, laissant le spectateur appréhender le travail sans qu'il se demande comment c'est fait, ce qu'il voit ou ce qu'il entend. C'est une sorte d'espoir que si cette connaissance est donnée, les gens pourront expérimenter le travail sans se poser de questions durant cette expérience. Si vous dites à quelqu'un que le travail a été fait avec les sons d'un objet particulier, il n'aura pas besoin de dépenser son énergie en tentant de se figurer ce qu'il entend, il pourra simplement écouter.

14)Peux-tu me parler de tes projets actuels, de tes réalisations à venir?

La liste actuelle est longue. Je suis principalement en train de travailler sur des peintures qui sont toujours liées à la traduction visuelle de la phrase the silent world.

   
  Silent 14  

Je travaille toujours à des projets sonores en relation avec la littérature, l'architecture, etc.
Je travaille à une collaboration avec des scientifiques de la technologie c.a.l qui utilisent des données obtenues avec les mouvements de la terre pour déboucher sur une installation sonore - une sorte d'utilisation de ces données comme d'une partition pour un pianiste. Cela se passera ici à Los Angeles en octobre…


Propos recueillis et traduits de l'anglais en mars 2004.